
La nuit du 13 septembre 1958 fut longue, sombre et cruelle.
Dans la forêt de Libel li Ngoï, le corps de Ruben Um Nyobè, fauché par les balles coloniales, fut traîné sans ménagement. À ses côtés, la souffrance se prolongeait pour les siens : sa femme, Ngo Njock, jeune et digne, portait dans ses bras Daniel, leur fils de dix mois, innocent témoin de l’horreur ; sa belle-mère, Ruth Ngo Kam, femme de courage, ainsi que Jean-Marc Poha, compagnon de lutte et de malheur, étaient eux aussi malmenés.
Les colons, implacables, avaient transformé cette marche funèbre en supplice. La forêt résonnait du bruit des pas, des chaînes, et du craquement des branches. Chaque heurt contre le sol, chaque tiraillement, laissait jaillir un flot de sang sur la terre rouge. Le corps de l’apôtre de la liberté, le Mpodol, devenait alors le sillon vivant d’un martyr : une route de douleur où se mélangeaient la boue, la pluie et le sang.
Lorsque le jour se leva, vers 7 heures du matin, le cortège macabre atteignit Nkii Liyong, à Boumnyebel. Sous une pluie battante qui s’était mêlée au soleil timide de septembre, le corps d’Um Nyobè fut exposé à la vue de tous. Déposé à même le sol, traîné devant la foule abasourdie, son cadavre devenait pour les colons une arme de propagande : il fallait humilier, briser les âmes, montrer que même le plus grand des résistants basaa pouvait tomber.
Mais ce que les oppresseurs ne comprenaient pas, c’est que cette exposition publique, au lieu de réduire l’homme à l’infamie, fit de lui un symbole éternel. Le sang mêlé à la pluie, ruisselant sur son corps, n’était pas un signe de défaite : c’était l’alliance entre la terre et l’esprit, le sceau d’un sacrifice qui allait traverser les générations.
Les femmes pleuraient en silence, les hommes serraient les poings. Dans les regards des enfants, au-delà de la peur, se gravaient déjà les premières étincelles d’un avenir à reconquérir.
En cette matinée lourde, Um Nyobè n’était pas seulement mort : il devenait immortel, porté par la mémoire d’un peuple qui, malgré la douleur et les chaînes, refuserait désormais de courber l’échine.
On n’oublie pas, on ne pardonnera jamais



